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Les identités géographiques de Gauguin

Paul GAUGUIN, Autoportrait, 1896, huile sur toile,Museu de Arte Brasileira, São Paulo, Brésil.

Paul GAUGUIN, Autoportrait, 1896, huile sur toile, Museu de Arte Brasileira, São Paulo, Brésil.

Le portail Persée est une bibliothèque en ligne et en libre accès de revues scientifiques françaises en sciences humaines et sociales, créée par le Ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et mise en ligne dès 2005. On y trouve plus de 350 000 documents, soit la plus vaste ressource d’articles de sciences humaines et sociales numérisés.
L’article L’exote, l’oviri, l’exilé : les singulières identités géographiques de Paul Gauguin de Jean-François Staszak y figure, et nous propose une nouvelle approche de l’art et de la personnalité de l’artiste : celle de la géographie. Son auteur est un géographe français, ancien maître de conférences à l’Université Paris I de Paris et actuellement en tête du département de géographie de l’Université de Genève. Il est également l’auteur de deux ouvrages sur Gauguin : Gauguin voyageur. Du Pérou aux îles Marquises, publié en 2006 aux éditions Solar/Géo, Paris, et Géographies de Gauguin, publié en 2003 chez Bréal, Paris, sur lesquels nous reviendrons.

Cet article de 21 pages, dont la version numérisée nous est offerte par Persée, est originellement publiée dans les Annales de Géographies de 2004, n°638-639.
La présentation simple voire simpliste du site de Persée cache un utilitarisme que l’on découvre rapidement. En tapant ses mots-clés, l’internaute tombe directement sur une liste exhaustive d’articles numérisés concernant son sujet, chacun étant accompagné de notices précises (revue dont il est tiré, numéro, pages), parfois même en hyperlien, pour mener vers d’autres articles, du même auteur par exemple.

J-F Staszak résume son entreprise dès la première page, à savoir l’étude des identités géographiques de Gauguin, qui s’est détaché d’un territoire pour aspirer à l’ailleurs, dans une « quête identitaire ».
Cette étude géographique des démarches du peintre nous donne un nouveau point de vue, de type scientifique, concernant son intérêt pour l’exotisme et les cultures dites « primitives ».

Dans son introduction, il explicite sa démarche et explique les différences de son approche avec les hypothèses jusqu’alors établies par les géographes au sujet des identités territoriales. Son positionnement s’articule autour de trois points :

  • L’identité comme représentation de soi même et comme fait subjectif
  • La prise en considération des comportements et des représentations sociales des acteurs
  • Le doute au sujet du territoire et de son rôle territorial.

Pourquoi Gauguin ? En tant qu’artiste, il exprime dans son œuvre ses « mondes intérieurs », mais assume aussi entièrement la composante géographique qui rythme son parcours et son art.

L’article de J-F Staszak est organisé en 5 chapitres thématiques:

  • Chapitre 1er : L’aspiration de Gauguin à l’autre et à l’ailleurs.
    Après un petit inventaire des voyages du peintre, il tente d’examiner son identité géographique complexe et instable, à travers les faits, ses correspondances, ses écrits et son œuvre plastique. Il en conclut qu’ « exotisme, primitivisme et quête intérieure sont donc mêlés dans son projet géographique. » (p.370)
  • 2nd Chapitre : Une invitation au voyage dans l’air du temps.
    Le projet de Gauguin s’ancre dans « l’antimodernisme fin-de-siècle », qui recherche dans l’ailleurs des voies alternatives aux canons de l’époque. Gauguin serait nourri par la culture de son temps dont la tendance est d’aller puiser dans un autre imaginaire, avec les figures du Sauvage et de l’Oriental(e). Staszak définit ensuite l’identité historique et temporelle de Gauguin.
  • Chapitre 3 : Tahiti : l’exotique et l’exil.
    Dans son projet, Gauguin ne chercherait pas à se transformer, mais à se redécouvrir, ce qu’il ne peut pas faire en Occident. Le géographe précise également le comportement de « colon » du peintre, même s’il tente de faire croire qu’il est devenu maori. Son but, dans la quête de l’ailleurs, est de se singulariser et de renouveler son œuvre.
  • Chapitre 4 : Gauguin oviri ou exote ?
    L’auteur explique ici en quoi Gauguin se croit « sauvage », selon sa propre entente du terme complexe d’ « oviri ». Mais malgré cela, il reste occidental : « Le primitiviste n’est pas un peintre primitif, mais bien un artiste occidental. »
  • Chapitre 5 : Les Marquises : « le civilisé et le barbare en présence ».
    L’attitude de Gauguin aux Marquises évolue, et il lutte ouvertement contre le pouvoir colonial et défend les indigènes. Serait-ce un signe de changement dans son identité géographique ? Aux Marquises, la quête de Gauguin ne s’interprète plus comme « consommation de l’autre et de l’ailleurs ».

J-F Staszac conclut clairement et efficacement en définissant l’identité géographique de Gauguin comme étant à la fois individuelle et collective. Le peintre parvient à tirer profit de sa représentation géographique pour créer une œuvre singulière et originale, malgré la vision banale de l’exotique.

Cet article est très intéressant, à plusieurs niveaux. Non seulement il est très documenté, avec des sources précises, des citations tirées de correspondances ou d’écrits critiques, ainsi que des données historiques (dates, etc.), mais il a aussi l’avantage de proposer une approche quasi-scientifique du parcours de Gauguin et d’expliquer la notion de « primitivisme » sous le spectre de la représentation géographique de l’artiste et de son temps. Avec Persée, plus besoin de perdre son temps à fouiller dans les revues et magazines de bibliothèque ; même les articles de sciences humaines et sociales plus spécialisés y figurent ! Mais il faut cependant avouer qu’à propos de Gauguin, une version « histoire de l’art » de Persée serait idéale…

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