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Le Cahier pour Aline

Paul Gauguin, Le Cahier pour Aline, 1893

A la recherche de documents relatifs à la vie de Gauguin dans des pays étrangers, ainsi qu’à la notion de primitivisme que l’on peut rallier à une vaste période de sa production artistique, nous nous sommes intéressées au site de l’INHA (l’Institut National d’Histoire de l’Art). Ce dernier a pour but le développement de l’activité scientifique dans le domaine de l’histoire de l’art et du patrimoine, ainsi que la coopération internationale dans ce même domaine.

Au premier abord, le site parait clair et facile d’utilisation… En page d’accueil, la présentation des expositions actuelles, dans une colonne à gauche la rubrique « Accueil » comprenant les renseignements nécessaires à l’orientation du visiteur concernant aussi bien la bibliothèque, la recherche, le mécénat et les publications, que la location de salles et les lettres d’information. Sur la colonne de droite se trouvent les informations relatives à la bibliothèque, à la recherche et aux appels à contribution, ainsi que les offres d’emplois ou les marchés publics. Mais il est également possible d’utiliser un moteur de recherche.

Ainsi, en tapant « Gauguin », le premier résultat qui nous est présenté se trouve être une page dédiée à une exposition virtuelle intitulée Ms 227. Paul GAUGUIN. – Cahier pour Aline. Tahiti, 1893, issu de la collection Jacques Doucet. Il concerne le cahier d’Aline, un cahier rédigé par Gauguin pour sa fille, alors que l’artiste résidait à Tahiti, en 1893. Dans ce cahier, Gauguin lui fait part de ses réflexions, considérations morales, projets d’œuvres… Il y  dresse quelques dessins et y partage les critiques faites au sujet de ses expositions. Il le dédicace d’ailleurs à sa fille, en décrivant le cahier « comme un reflet de lui-même ». Hélas, Aline décèdera d’une pneumonie foudroyante à l’âge de 19 ans et avant d’avoir pu recevoir cet écrit, qui ne lui sera jamais parvenu. Gauguin repartit en Polynésie en juin 1895, emportant avec lui ce Cahier qui lui était destiné et y mourut huit ans plus tard.

Par ailleurs, le site nous informe de l’historique de la collection de Jacques Doucet, notamment constituée d’une correspondance de Gauguin envers sa femme, et donnée par leur fils en 1920. Les documents sont actuellement conservés à la Bibliothèque d’art et d’archéologie, et parmi eux, 28 estampes sur 78 ont pu être recensées par Komfels, dans son catalogue raisonné des estampes de Paul Gauguin.

Au premier abord de cette page se trouve une présentation du cahier avec une notice explicative, contenant des éléments biographiques, l’historique de la collection et quelques indications concernant l’intention de Gauguin lors de la rédaction de ce cahier.

Au sujet du cahier en lui-même, le site précise que « les plats, la page de garde, le bas du 9ème feuillet et le verso du dernier feuillet sont illustrés par Gauguin à l’aquarelle. Le plat supérieur porte le monogramme PGO en haut à gauche et la date 1893 écrite verticalement en haut à droite. L’artiste a collé au recto du premier feuillet et sur les feuillets 18 à 26 des coupures de presse concernant l’exposition qu’il organisa en novembre 1893 chez Durand-Ruel. Sur les contreplats sont collées sur chacun d’eux deux reproductions de tableaux de Corot et de Delacroix ».

Ce site présente donc un ensemble de pages de ce cahier numérisées et permet ainsi de lire ces textes originaux comme si nous les avions en mains propres… ou presque ! La numérisation est d’une grande qualité et permet, dans la plus part des cas, une excellente lisibilité des textes et dessins.

Ces documents numérisés constituent un témoignage précieux de la vie de Gauguin à Tahiti, de son travail ainsi que de ses réflexions morales et philosophiques. Au cours de ses écrits il décrit à sa fille, sur 4 pages et sous le titre La genèse d’un tableau, l’élaboration d’une œuvre peinte l’année précédente et la manière dont il souhaite peindre ses nus. Il évoque ce qu’il veut faire transparaître à travers l’image (attente amoureuse de la jeune fille ? peur ?) et traite aussi des couleurs qu’ il souhaite utiliser et de la composition (image n°8). Il reprendra le thème de cette œuvre dans plusieurs estampes : Mana’o Tupapa’u, elle pense au revenant. Il y ajoute un croquis évoquant le tableau.

Mais il traite également de considérations relatives à la liberté (image n° 10) en condamnant les âmes vendues à la bassesse de leurs sentiments et à « la convoitise pour les jouissances matérielles ». Il n’oublie cependant pas de glorifier « les disciples fidèles du grand art ».

Il profite aussi de cet espace littéraire de « proximité affective » avec sa fille pour lui faire part de considérations morales, comme le fait de lui recommander de ne pas faire à autrui ce « que tu n’aimerais pas que l’on te fasse », ou encore sur l’intérêt d’accorder de l’indépendance à la femme (cela sera possible « le jour où son honneur ne sera plus placé au niveau du nombril »).

Ce cahier est aussi constitué de notes passionnantes sur sa rencontre avec Edgar Poe, de réflexions spirituelles, y compris sur l’amour (les différences de mœurs existantes entre L’Europe et l’Océanie), sur l’homme et sa relation au crime, sur la République, l’art et la beauté…

Mais une grande partie des pages numérisées sont dédiées aux critiques adressées à son exposition de 1893 chez Durand-Ruel, présentant son travail polynésien. Cette exposition se soldat par un échec et la réaction du public fut très controversée : tantôt admirative, tantôt violente. Certains critiquèrent sa technique, affirmant que le courant synthétique initié par Gauguin n’était qu’ un prétexte de la part de ces artistes, pour cacher leur médiocrité et ils les accusèrent de ne pas exercer leur métier correctement. Pour d’autres comme Octave Mirabeau, il s’agit d’un travail d’un très haut niveau intellectuel. Il considère Gauguin comme le révélateur d’un monde et d’une humanité inconnue, sans flatterie (image n°24). Certains articles décrivent aussi son voyage avec émerveillement ou avec cynisme prétendant qu’ il ne s’agit que d’un artiste hypocrite travesti en maori.

A tout cela s’ajoute la présence de quelques illustrations aquarellées, généralement disposées sur des pages entières. Comme nous l’avons vu précédemment, le cahier se veut personnel. Les notes, mais aussi les dessins de Gauguin, traduisent une certaine implication, une mise en intimité. Bien plus que de simples lettres, le cahier pour Aline regroupe tout un ensemble de d’écrits et de dessins qui montrent que Gauguin souhait réellement créer un objet spécial, original, unique, réalisé pour une personne en particulier.

Comme dans sa peinture, le contour est net, la forme simple, et la couleur vive. Portraits de femmes, fauve et flore exotiques (images 2, 3, 4,11, 32 et 34)… On retrouve sur ces quelques pages les éléments favoris que l’artiste aura traités tout au long de sa carrière. Là encore, en plus d’être un témoignage précieux nous décrivant les autres formes de création artistique auxquels les s’exerçait Gauguin, ces documents nous dévoilent toute la volonté de l’homme à faire partager ce qu’il pouvait voir ici et que sa fille ne connaissait pas : poissons colorés, plantes locales, tribus indigènes… mais c’était tout autant une façon de lui faire parvenir quelques « images » de son art, de sa manière de dessiner et de peindre.

Ainsi donc, le Cahier pour Aline est un document précieux, tant par sa dimension historique qu’ affective. Avec ce partage numérique, l’INHA met à la disposition des internautes une palette de lettres et d’illustrations manifestes du mystérieux artiste qu’était Gauguin. L’observation même de l’écriture, la lecture des notes, l’admiration des aquarelles… Tant de possibilités agréables et enrichissantes, cela à portée de quelques clics seulement !

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