L’art primitif

« Nous sommes tombés dans l’abominable erreur du naturalisme.
La vérité, c’est l’art cérébral pur, c’est l’art primitif. »

(Gauguin dans le Mercure de France)

1902, huile sur toile, 131,5 x 90,5 cm, Museum Folkwang, Essen.

Paul Gauguin, Contes barbares, 1902, huile sur toile, 131,5 x 90,5 cm, Museum Folkwang, Essen.

Le précurseur du primitivisme en art est Paul Gauguin, mais de nombreux artistes ont participé à cette tendance artistique de l’art moderne, apparue au XIXème siècle et se prolongeant jusqu’au début du XXème siècle. Le primitivisme, tant dans les arts plastiques que dans la littérature, est la réponse des artistes occidentaux aux styles venus de lieux et d’époques étrangers à la tradition de l’Occident, dans un refus des valeurs bourgeoises incarnées par l‘industrialisation néfaste tant sur le plan social que culturel. En termes artistiques, les artistes dits « primitivistes » rejettent les canons officiels pour favoriser une expressivité intérieure, sans passer par la voie académique.
Cet engouement pour les cultures dites « exotiques », notamment celles du Moyen-Orient et de l’Asie, est déjà à l’oeuvre dans la peinture orientaliste du XIXème siècle. Cette représentation de l’étranger s’avère souvent très chargée de stéréotypes – l’accent étant volontiers mis sur la sensualité ou la barbarie – et académique par le style, avec ses compositions naturalistes fidèles à la perspective traditionnelle.
Mais le primitivisme du XXème siècle s’attache moins à décrire des contrées lointaines qu’à recueillir l’enseignement formel délivré par les oeuvres d’art non occidentales. De nombreux artistes se tournent vers les sociétés « primitives » d’Afrique et d’Océanie, attirés par leur manière de vivre en communion avec la nature, et par leurs arts. Ils y trouvent deux valeurs : l’authenticité et la spontanéité, qui semblent avoir été perdues par le mode de vie bourgeois capitaliste de l’époque. Ils y puisent les conceptions formelles pour interpréter leur sensibilité propre. Par exemple, dans ses monumentales Demoiselles d’Avignon (1907), Pablo Picasso modèle les corps des cinq prostituées à la manière des sculptures africaines : cette articulation de formes géométriques évoque clairement les volumes épurés des masques dan, fang et songye et des reliquaires kota, que l’artiste espagnol a étudiés au musée d’Ethnographie du Trocadéro à Paris.

Pablo Picasso, Les Demoiselles d'Avignon, 1907, huile sur toile,  243 x 233 cm, MoMa, New York.

Pablo Picasso, Les Demoiselles d’Avignon, 1907, huile sur toile, 243 x 233 cm, MoMa, New York.

Masque fang, Musée du Quai Branly, Paris

Masque fang, Musée du Quai Branly, Paris

Amedeo Modigliani (1884-1920), Tête de femme, 1912, Metropolitan Museum of Art, New York.

Amedeo Modigliani (1884-1920), Tête de femme, 1912, Metropolitan Museum of Art, New York.

Si l’art non occidental ouvre à Picasso de nouvelles voies pour explorer la structure, aboutissant aux expérimentations formelles du cubisme, c’est sa dimension authentique et émotionnelle qui attire la plupart des adeptes du primitivisme, comme les expressionnistes allemands Ernst Ludwig Kirchner et Emil Nolde. Les sculpteurs européens s’inspirent également de cet art venu d’ailleurs, comme des traditions archaïques dédaignées par les académies : l’italien Amadeo Modigliani adopte les formes allongées des statuettes des Cyclades dans ses portraits peints ou sculptés, tandis que l’anglais Henry Moore prend l’art précolombien d’Amérique Centrale et du Sud pour point de départ de ses sculptures semifiguratives.
Convaincues que l’art occidental postérieur à la Renaissance a dénaturé l’expression humaine par le recours à des artifices, les avant-gardes cherchent, dans l’authenticité « primitives » des autres traditions, une alternative aux calculs fallacieux, une manière plus vigoureuse et plus simple d’atteindre une vérité émotionnelle ou spirituelle.
Une telle attitude est déjà sensible dans le synthétisme mystique cultivé par Gauguin, lors de son séjour à Tahiti des années 1890. Trente ans plus tard, les surréalistes Max Ernst et Joan Miró s’approprient le primitivisme dans un nouvel esprit psychanalytique, l’art d’Afrique et d’Océanie leur semblant plus proche du subconscient de ses créateurs.
Mais on ne saurait éluder la dimension foncièrement réductrice du primitivisme, car l’idée selon laquelle l’art non occidental relèverait du seul instinct, et non de l’intellect, reflète à sa manière une vision colonialiste. Rares sont les artistes qui, comme Gauguin, ont pris la démarche de voyager pour se confronter à ces cultures, et la plupart d’entre eux se sont familiarisés avec ces arts primitifs dans les musées ethnographiques et auprès des marchands.
Par ailleurs, la notion de primitivisme s’élargira au cours du siècle pour englober les arts dits « naïf », « populaire » ou encore « brut ».

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s